Un socle de croyances animistes et de traditions bouddhistes 2/2

 

Les logiques comportementales héritées du bouddhisme

Si peu de karens se sont convertis au bouddhisme, leur confrontation avec les thaïs a fortement influencé leur manière de penser ou de se comporter à l’aune du mode de vie de leurs voisins. Pour le bouddhiste, les dieux ne sont pas les plus importants. Ce qui compte davantage, c’est l’harmonie dans laquelle chacun vit, qui augmente à mesure que l’on se détache des sentiments ou des passions. Bouddha, par sa rencontre avec un mendiant, un malade et un vieillard, a découvert une voie qui mène au bonheur, c’est-à-dire à l’absence absolue de soucis ou de dépendances spirituelles, l’ataraxie. Par le jeûne, la méditation et le don, il apprend à se détacher de tout ce qui le retient loin des paradis de l’esprit sans attache. Le premier, il a atteint l’indépendance absolue de la contemplation parfaite. Dans ce paradigme, il faut apprendre à se détacher de toutes les passions violentes qui parsèment la vie d’un homme, et de toutes les matérialités qui le retiennent loin de l’abandon spirituel à la contemplation. Ce faisant, on augmente la force de son âme, son “karma”, qui conditionne la manière dont, à la mort, on intégrera un nouvel état.

De cette manière de comprendre la condition humaine, on peut mettre en relief deux points importants, qui sont présents dans les mentalités karens :

  1. L’importance de l’harmonie relationnelle. Il est hors de question de s’énerver : celui qui s’emporte peut mettre en danger l’harmonie qui existe au sein d’une famille ou d’une communauté, et provoquer des passions dommageables pour tous. Il est en outre déconsidéré en ce qu’il se révèle incapable de maîtriser les siennes propres : il “perd la face”. En cas de conflit, on préférera donc utiliser des intermédiaires pour, à tout prix, éviter les réglements de comptes frontaux. La préservation de l’harmonie au sein de la communauté et pour chacun avec soi est parfois jugée plus importante que la résolution des problèmes eux-mêmes.
  2. La notion de “karma”, ou de mérite dû exclusivement aux actes d’une vie antérieure, explique pour une part l’acceptation silencieuse de bien des choses incompréhensibles dans les modes de pensée occidentaux traditionnels. La corruption, par exemple, n’est pas choquante en ce que ceux qui possèdent les postes les plus élevés ont mérité le poste qu’ils occupent par les actes de leur vie antérieure. Il n’est pas sans raison qu’ils touchent une part des revenus qu’ils perçoivent : c’est la règle tacite des réincarnations qui a décidé pour eux.

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Un socle de croyances animistes et de traditions bouddhistes 1/2

La grande majorité des karens de Thaïlande est de religion animiste, c’est-à-dire que les populations croient et rendent un culte aux esprits. Le mode de pensée karen est d’autre part fortement teinté du terreau culturel bouddhiste des thaïs et de logiques comportementales propres à l’Asie. Ces deux aspects, comme l’évolution historique du peuple ou les habitudes de son mode de vie, permettent d’expliquer quelques-uns des traits de caractère caractéristiques de l’ethnie.

L’animisme

La religion animiste est la plus répandue parmi les karens de Thaïlande : un peu plus de 80% des karens le sont. Ils rendent un culte aux esprits en mettant à leur disposition des petites maisons où ils disposent des cadeaux ou de la nourriture aux lieux où ils situent les esprits, le plus souvent une source, une grotte, un vieil arbre… Les esprits peuvent présider au mouvement d’une rivière, s’incarner sous la forme d’oiseaux, résonner au dedans d’un éléphant ou déchaîner les pluies. Ils participent de tout ce que l’homme ne peut expliquer et, d’une autre nature, ils interviennent dans des lieux et des phénomènes interdits à la présence ou à la raison humaine. La nuit, par exemple, où l’homme ne peut voir, est supposée contenir la vie cachée de ces êtres de mystère. Dans la religion animiste, il n’existe pas de puissance unique disposant d’un pouvoir de coercition sur le collège des esprits, ou du moins cette puissance est voilée et n’exerce pas le pouvoir qui est le sien.

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Si l’idée d’un espace premier contenant des êtres supérieurs aux esprits, auxquels ces derniers devraient obéir existe dans les pensées animistes, cette réalité est indifférente aux hommes et ne participe pas à la vie religieuse. Partant, chaque esprit a un pouvoir propre, par nature intrinsèquement limité, bien qu’il doive lui-même se soumettre aux êtres supérieurs évoqués ci-dessus. Leur sagesse n’est pas absolue. Il est donc envisageable que lesdites puissances se trompent, ou se confrontent à d’autres plus puissantes qu’elles. Leur sphère d’action n’étant pas totale, elles se confrontent toujours à une autre qu’elles-mêmes, et évoluent dans un univers complexe où, si elles disposent du pouvoir de soumettre la nature que n’ont pas les hommes, elles doivent le partager entre elles au gré de leurs relations et de leurs charismes propres. Dans ce contexte, l’homme a la capacité de gagner l’amitié de certains des esprits pour s’opposer à d’autres.

En rendant des sacrifices ou en effectuant des actions qui plaisent aux esprits, il peut se concilier leur faveur pour acquérir leur protection ou gagner par leur alliance les pouvoirs qu’ils détiennent. En ce sens, le sorcier d’un village joue un rôle prépondérant : il connaît les esprits et est capable d’entrer en communication avec eux. Il se fait ainsi l’interprête de la communauté pour intercéder auprès des puissances qui régissent les récoltes, maîtrisent les dangers de la jungle… Il est nécessaire de se concilier les esprits, sans quoi ceux-ci s’acharneront à rendre la vie des producteurs difficile en provoquant catastrophes naturelles ou épidémies. C’est l’esprit qui a le pouvoir sur les fourmis et qui décide que ces dernières iront dévaster une rizière. C’est un esprit qui placera un serpent sur la route de celui contre qui il a un grief. Ce sont des esprits qui meuvent les nuages et décident de la pluie qui viendra féconder les semences… Ils ont pouvoir sur toutes les choses de la nature, aussi leur est-on particulièrement soumis. La soumission absolue aux esprits, pour les animistes, comporte une part de fatalisme. Si c’est un esprit qui a décidé que ma rizière serait ravagée par les fourmis, est-il vraiment nécessaire que je me batte contre elles ? Est-ce que je ne risque pas davantage d’attiser son courroux en m’opposant à ce qu’il a décidé pour moi et pour ma production ? Pratiquement, les cérémonies religieuses consistent en des sacrifices d’animaux au cours desquelles l’ensemble d’une famille ou d’une communauté est réunie autour d’un repas. Les esprits y sont supposés prendre leur part avec les hommes.

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Le repas est organisé en cercle, pour célébrer le noyau protecteur que constitue la communauté et l’ensemble de ses liens face à l’hostilité du monde extérieur. On peut aussi lire le présent dans les oracles, qui décident si les problèmes que rencontrent les uns ou les autres sont résolus. À la mort, le corps d’un homme libère son esprit. Celui-ci peut théoriquement participer à l’existence de ces êtres à qui l’on rend des cultes, et intervenir dans la vie du village ou concilier les autres puissances auxquelles on n’a pas accès vivant. Outre le respect dû à la sagesse et à l’expérience accumulée par les plus anciens, il n’est donc pas inutile de se concilier leur respect et de gagner leur amitié. Cela peut expliquer une part de la soumission aux plus âgés au sein d’une communauté. Il n’existe pas d’organisation de la vie religieuse qui dépasse le cadre d’un village, et encore les choses se cantonnent-elles le plus souvent à la dimension d’une famille.

L’ensemble des croyances est en revanche organisé selon les poèmes d’une longue tradition orale, qui n’a aujourd’hui fait l’objet d’aucune étude. La difficulté réside en ce que tout ce qui concerne la vie religieuse ou affective est exprimé grâce aux mots d’une langue dédiée, poétique et imagée. Ce sont les mots que l’on utilise pour décrire la vie des esprits ou entrer en communication avec eux ; et ce sont les mots que l’on dit quand on parle d’amour, de naissance ou de mort. Il existe traditionnellement des fêtes réunissant plusieurs villages à l’occasion desquelles on organise des joutes oratoires. Semblables compétitions peuvent en outre être l’occasion d’éprouver les capacités et le connaissance des esprits de ceux qui briguent les postes exécutifs d’une communauté.

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La communauté des tisseuses

Les femmes se réunissent pour tisser ensemble. Au sein d’une famille, la mère tisse avec sa fille et les filles de ses filles ; ou les femmes d’une même génération se réunissent entre elles pour confectionner les habits traditionnels. C’est une occasion pour parler de la vie de leurs familles et échanger sur les uns et les autres. C’est un lieu privilégié de la propagation de l’information au sein d’un village.

Il est traditionnellement rare que les textiles tissés soient commercialisés : le plus souvent, ils servent à habiller les membres de la famille, ou sont donnés pour des mariages ou des fêtes. On remercie l’hôte en lui offrant un sac, on apporte une chemise ou un sac lorsque l’on est invité… Les dispositifs permettant de valoriser le surplus du travail des tisseuses et de générer pour les foyers une source de revenus supplémentaire seront présentés dans de futurs articles. Les principaux projets de Terres Karens sont orientés dans ce sens. Pour plus de renseignement, n’hésitez pas à consulter notre site internet www.terres-karens.org

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Les techniques du tissage traditionnel

Les vêtements traditionnels sont tissés grâce à un dispositif complexe fondé sur des tiges de bois entremêlées à une trame de fils accrochés à une barrière. La tisseuse passe derrière sa taille une sangle qui permet de tendre le dispositif sous son poids. La trame repose entre la dernière des tiges et la barrière, et l’art du tissage consiste à disposer entre les fils de cette trame d’autres fils réalisant le corps du vêtement et les motifs. Pour les motifs les plus complexes, il arrive que les tisseuses aient à entrecroiser plus d’une douzaine de tiges. Pour réaliser un vêtement, il faut de très nombreuses heures de travail, et la précision de la réalisation des motifs demande une grande concentration.

Traditionnellement, le fil était réalisé à partir de plantes de la jungle séchées et tressées à la main. Puis, s’est installé la culture du coton que les femmes plantent à proximité des rizières. Une fois filé, le coton est teinté. Les couleurs sont obtenues par adduction de mélanges terreux, de solutions réalisées à base de minerais concassés ou de sucs végétaux.

Aujourd’hui, les tisserandes se procurent le fil en ville. La coopérative de tisserande fait aussi office de magasin de fil. En achetant le fil en gros, et en le revendant au détail, le prix de revient est alors 2 fois et demi moins important.

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Le code vestimentaire karen

 

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Traditionnellement, chaque Karen porte une tenue propre à son état au sein de la société. Les jeunes femmes non mariées portent une tenue blanche, symbole de pureté ; puis, quand elles sont mariées, elles portent une sorte de longyi (pagne, un tube de tissus) et une chemise dont la couleur dépend de leurs traits de caractère principaux. Les hommes portent le même pagne, et leur chemise illustre de la même manière les personnes qu’ils sont pour leur famille. Le rouge est par exemple symbole de courage, le bleu de pureté.

Ces considérations sont valables pour l’ensemble des villages des Karens de Thaïlande. Il existe en outre un code permettant d’exprimer les traits de caractères particuliers ou l’appartenance à certaines communautés. Il s’exprime par le biais de motifs spécifiques, dont la réalisation est connue techniquement des familles qui les composent. Les coiffes des femmes sont portées d’une manière qui révèle leur identité communautaire : chaque village a sa manière de porter la coiffe.

IMG_0322Outre les vêtements, les tisseuses réalisent des sacs traditionnels que la plupart des villageois portent en bandoulière. Les couleurs et les motifs du sac sont aussi caractéristiques de son propriétaire.

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Le tissage traditionnel, un savoir-faire unique au monde

 

L’habillement traditionnel est entièrement le fruit du travail des tisserandes (ou tisseuses). Savoir-faire unique au monde, fondé sur une technique complexe et minutieuse, le secret des combinaisons de motifs se transmet de génération en génération. Leur arrangement et leur disposition expriment un langage tacite que chacun porte sur soi et lit inscrit sur les vêtements des autres.

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Le code vestimentaire karen dépend des situations individuelles. Il permet aux uns et aux autres d’exprimer ce qui pudiquement ne se dit pas : la situation affective, la provenance, les traits de caractères… Les techniques mises en œuvre pour réaliser les motifs caractéristiques font intervenir un ensemble de tiges et de fils agencés différemment.

Aujourd’hui, l’industrie textile thaïe permet aux foyers de trouver des tenues à meilleur marché que leurs tenues d’autrefois. L’habillement traditionnel est malgré tout porté pendant les fêtes ou toute occasion de vie communautaire, et les plus âgés continuent de le porter au quotidien. La proportion des tenues “modernes” est très variable suivant le degré de contact des villages avec la société thaïe. L’habit reste la marque d’un attachement culturel et identitaire important pour la grande majorité des Karens.

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Un mode de vie conditionné par la vie agricole 2/2

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La culture du riz en terrasses

Cette technique est apparue lors de la sédentarisation des communautés karens. Elle est celle généralement développée en Asie, en particulier par les producteurs thaïs. À l’inverse de leurs voisins, les agriculteurs karens ne l’utilisent que pour faire une seule récolte par an, alors que l’utilisation des eaux courantes permettrait d’en faire deux ou trois.

Les terrasses sont permanentes, et ce sont les dépôts vaseux du limon des rivières qui permettent de fertiliser les sols. Les principales étapes de cette technique sont les suivantes :

  1. Nettoyage des parcelles et réparation des canaux d’alimentation, généralement au début de la saison des pluies (mi-mai).
  2. Labourage de la terre.
  3. Plantation première. Le riz est planté sous forme de bouquets dans des parcelles dédiées.
  4. Repiquage : les bouquets sont déplantés et les racines des plants sont nettoyées ; puis le riz est replanté dans la rizière inondée par poignées de trois ou quatre plants.
  5. Protection des plants et entretien des infrastructures, pendant la montaison.
  6. Récolte du riz mûr : les plants sont réunis en bouquets puis foulés.

Les rendements obtenus par cette technique sont plus importants que ceux pratiqués par la technique précédente. L’utilisation des rizières permet en outre de dédier des champs aux cultures de manière permanente, épargant aux producteurs le travail laborieux et systématique de défrichement des parcelles.

Cependant, dans les montagnes, les surfaces de rizières ne sont pas suffisamment importantes pour assurer une production suffisante à l’ensemble des foyers, aussi la technique précédente survit-elle malgré sa moindre pertinence.

La culture du maïs

La culture s’est développée sous l’impulsion d’industriels des grandes villes des provinces frontalières. Ces derniers fournissent aux producteurs (le plus souvent des régions limitrophes de la vallée) les semences, les engrais et le savoir-faire élémentaire pour développer la culture du maïs à de grandes échelles. L’ensemble de la production leur est revendue au poids.

Parfois, la culture est panachée avec la production de riz. Elle est surtout développée dans les régions les plus proches de la vallée, pour des raisons évidentes de proximité avec les intermédiaires.

Si le développement de la culture du maïs est facilité par les hauts rendements qu’elle induit, le soutien des professionnels urbains, et l’assurance d’un revenu au terme du cycle de production (si tant est qu’aucun aléa ne vienne porter atteinte à l’intégrité des cultures), les industriels intermédiaires rendent la production précaire.

Si les récoltes sont mauvaises, le producteur karen devra faire face à un endettement important ; il devient prisonnier de l’initiateur de la technique. Les prix pratiqués par les industriels sont rarement à la mesure des prix qu’ils en obtiendront sur les marchés, mais les agriculteurs qui participent à ce système sont captifs de l’apport initial en semences et en engrais.

D’un point de vue écologique, l’utilisation massive d’engrais chimiques sans formation sur leur nature et sans prévention de leurs effets est préjudiciable aux écosystèmes des villages autant qu’à la santé des producteurs.

La culture du piment

La culture du piment est très répandue. Elle ne fait intervenir aucune technique particulière. Le piment cultivé est une plante de l’espèce des piments rouges dont les producteurs karens conservent les graines d’une année sur l’autre. L’épice donne du goût au riz et constitue l’un des ingrédients principaux de la soupe aux poissons et aux piments, l’une des spécialités culinaires du peuple karen. Tous les plats comportent leur proportion de piment.

La densité en goût du piment séché permet de n’utiliser qu’une petite partie des quantités produites pour l’autoconsommation alimentaire. Le reste est revendu sur les marchés les plus proches, ou à des intermédiaires qui se chargent de le commercialiser en ville. C’est souvent la seule source de revenus fiduciaires d’un foyer.

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Les cultures rudimentaires et la cueillette

Quelques foyers cultivent un petit nombre de légumes ou de fruits pour diversifier son alimentation, mais le phénomène reste peu répandu. Les légumes sont achetés sur les marchés, ou échangés contre des piments ou d’autres produits issus de la cueillette. Lorsque les foyers développent de telles cultures, ils le font sans apporter de soin agricole particulier aux produits qu’ils cultivent, aussi les rendements sont-ils le plus souvent très mauvais.

La jungle constitue une source de denrées alimentaires non négligeable. Elles sont recueillies par les producteurs pour compléter les modes de production précédents. Ce sont principalement des fruits (bananes, pamplemousses…).

La déforestation massive en certaines régions de Thaïlande et la sédentarisation des communautés karens a cependant réduit les ressources de la forêt.

Aussi ces pratiques ne constituent-elles plus aujourd’hui qu’un supplément de plus en plus contingent, qui ne permet que de varier les bolées de riz à l’aune de ce qui est trouvé au jour le jour : crustacés, oeufs de fourmi, miel sauvage, insectes, rats, oiseaux, serpents…

Élevage, pisciculture

Tous les foyers possèdent des animaux, qu’ils consomment généralement à l’occasion de fêtes religieuses ou d’autres événements de la vie publique. Les cochons noirs et les poulets sont les plus répandus. Récemment, un intérêt croissant est marqué pour les vaches et les chèvres, qui fournissent à effort égal une quantité de nourriture plus importante. Parfois parqués sous les maisons (notamment pendant la saison des pluies, pour réchauffer les salles), les animaux se promènent le plus souvent en liberté dans l’ensemble du village et de ses alentours.

Encore une fois, aucune technique particulière n’est mise en œuvre pour améliorer les rendements de l’élevage, par manque de connaissance le plus souvent. Les œufs des poules ne sont pas recueillis, de même que les excréments ne sont pas valorisés sous forme d’engrais.

Certains foyers qui pèchent construisent des bassins pour faciliter l’élevage des poissons. Ils sont le plus souvent la source des canaux des rizières.

Les grandes étapes de l’année agricole

La vie agricole étant essentiellement concentrée autour de la culture du riz, ce sont les phases de sa culture qui dictent la répartition des périodes d’activité. Les autres productions sont organisées en cohérence avec ces périodes.

Une année est organisée suivant les périodes suivantes :

  1. Décembre – Avril : saison chaude. On prépare les cultures et les champs pour recevoir les semences et accueillir la mousson, et l’on se repose après la fatigue des récoltes (pendant le mois de janvier). Pour ceux qui exploitent des rizières irriguées, l’essentiel du travail consiste à réparer les canaux d’alimentation hydraulique. Pour les autres, la période est éprouvante, et correspond au moment où l’on dégage de nouvelles parcelles en défrichant des pans de jungle. Pendant la période de repos, les femmes se consacrent au tissage.
  1. Avril – Mai : fin de la saison chaude, au cours de laquelle quelques violents orages en fin de période annoncent la saison des pluies. C’est la période pendant laquelle tout est préparé pour recevoir la pluie, élément essentiel du développement des plants de riz. On fait les semences et l’on achève d’isoler les parcelles de terre ou les rizières.
  1. Juin – Septembre : saison des pluies. Le riz des rizières est généralement repiqué fin juillet ; il faut pour les terrains d’abbatis-brûlis surveiller que la montaison se passe le mieux possible et que les champs sont bien à l’abri des animaux. On répand des engrais pour améliorer les rendements.
  1. Septembre – Octobre : fin de la saison des pluies – saison douce. C’est la période des récoltes. Tous les membres de la communauté villageoise participent aux récoltes.
  1. Octobre – Décembre : saison douce. Fin des récoltes et foulaison du riz.

Récoltes du piment, et revente des surplus sur les marchés.

Les outils de la production agricole

La mécanisation est encore très peu répandue. À la période des labours (pour les rizières irriguées, en juin), d’aucuns louent des machines à main.

Cependant, le prix horaire de l’essence décourage encore beaucoup de producteurs de renoncer à l’utilisation des buffles1. Les autres outils restent rudimentaires (pioches, bèches etc.), et leur usage n’est pas très répandu dans la mesure où l’essentiel de la culture des rizières se fait à la main (plantation, repiquage…) ou à l’aide de moyens simples (batons).

  1. Alors que des études de la FAO soulignent que l’utilisation d’engins motorisés multiplie la productivité des agriculteurs par 1000…

 

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Un mode de vie conditionné par la vie agricole 1/2

Le mode de vie et les coutumes des Karens de Thaïlande sont essentiellement le fait de leurs origines nomades et de leur socle de croyances. La vie agricole et le tissage traditionnel constituent le coeur de l’activité des villageois, encore largement à l’écart des développements économiques de la Thaïlande.

Volontiers indifférents de l’évolution économique ou sociétale du monde extérieur, leurs coutumes, qui permettent de préserver l’harmonie de la vie communautaire et les rapports à la nature, se sont préservées au cours des siècles jusqu’à aujourd’hui. La vie agricole rythme les habitudes de vie d’un village. Elle suit pour ceux de la montagne les étapes de la production du riz ou du maïs, en cohérence avec le cycle des saisons : une saison des pluies de mai à octobre, une saison sèche d’octobre à janvier, et une saison chaude de janvier à mai. Les femmes pratiquent le tissage quand les travaux des champs sont achevés, que la saison ne les réclame pas à la culture, ou pendant les soirées.

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Une alimentation dépendante de la production agricole

L’alimentation des foyers karens est peu variée, essentiellement à base de riz, de piments et de fruits de la jungle. Pendant les fêtes, on tue un cochon ou un poulet, issus des cheptels que l’on laisse libres d’aller et de venir à proximité d’un village. Le quotidien est agrémenté par les fruits de la chasse ou de la cueillette, mais la déforestation et les habitudes de vie sédentaire ont considérablement amoindri ces ressources traditionnelles.

L’eau consommée est généralement celle des rivières, parfois filtrée grâce aux investissements de l”’oboto”. Le flux hydraulique tend cependant à se réduire au fil du temps, conséquence de la coupe massive des arbres en certains endroits de la région. La tendance s’inverse cependant depuis quelques années, la coupe ayant été strictement réglementée par le gouvernement.

Description de la production agricole

Les Karens cultivent le plus souvent du riz. Ils développent traditionnellement la technique dite de l’abattis-brûlis, mais, interdite par le gouvernement et productrice de maigres rendements, elle est peu à peu remplacée par l’irrigation de parcelles en terrasses. Certains participent aux activités de grands producteurs urbains en développant une production de maïs, essentiellement destinée à la vente par le biais des intermédiaires qui ont introduit la semence.

Parallèlement, la très grande majorité des foyers possède quelques animaux, et produit pour sa propre consommation quelques fruits et légumes rudimentaires, mais sans mettre en pratique de technique particulière.

La culture du riz traditionnelle : l’abattis-brûlis

Cette technique est l’héritage des ancêtres nomades. Elle est fondée sur la fertilisation de la terre par le dépôt naturel des cendres de brûlis que vient féconder la pluie. L’humus forestier est détruit par le feu, ce qui oblige les producteurs à pratiquer un assolement hexaénal forcé par l’épuisement de la terre.

Le gouvernement thaïlandais, désireux de protéger les écosystèmes des forêts, n’autorise pas cette technique. Elle détruit en effet les sols, qui mettent une dizaine d’années à retrouver leur potentiel fertilisant initial. L’assolement forcé induit en outre que les surfaces cultivables soient très étendues autour d’un village.

Certains historiens expliquent que le peuple karen ait été nomade par le fait que leur technique de culture traditionnelle, en épuisant les sols, les obligeait à renouveler périodiquement leurs surfaces exploitables.

En pratique, bien que ce genre de culture soit théoriquement interdite par le “nayo”, elle est le plus souvent tolérée dans la mesure où les villageois en dépendent pour leur alimentation de survie.

Voici les principales étapes de mise en œuvre de cette technique :

1. Défrichement d’un pan de forêt : la broussaille est découpée en premier, puis les arbustes, puis les plus gros arbres.

2. Isolation du champ du reste de la jungle, par l’établissement d’un pourtour et d’une barrière.

3. Abandon de la parcelle pendant une grande partie de la saison chaude, le plus souvent pendant les mois de février et de mars. La terre sèche.

4. Brûlis, pendant la fin du mois de mars : le feu est mis à la parcelle, et la cendre permet de fertiliser la terre.

5. Plantation : les femmes creusent des trous dans la terre à l’aide de bâtons pointus, et l’on dépose une graine dans chaque trou.

6. Protection de la culture pendant la montaison, le plus souvent en faisant la chasse aux oiseaux à l’aide de frondes.

7. Récolte du riz mûr : les plants sont réunis en bouquets puis foulés.

Les rendements de cette production ne sont pas très importants. La cendre produite par le brûlis se disperse en grande partie, et ne suffit pas à fertiliser suffisamment la terre pour obtenir des récoltes denses. Ils sont en outre d’autant plus faibles, pris dans une vue globale, qu’ils épuisent la terre et nécessitent un très fort investissement pour défricher chaque année les parcelles que la jungle a reprises pendant les six ou sept années de jachère.

 

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Organisation sociale et politique 3/3

 

Structuration des communautés

Relations des communautés karens entre elles

Les différents villages entretiennent entre eux des relations d’autant plus cordiales que c’est à l’occasion des fêtes ou des cérémonies religieuses que les plus jeunes se rencontrent, et peuvent trouver des homologues qu’ils sont susceptibles d’épouser. Les mariages intra-villages étant minoritaires, il s’établit des relations nombreuses entre les villages d’une même région. On s’invite à l’occasion de fêtes ou de chasses, et les relations sont généralement bonnes.

Quand elles sont mauvaises, on ne s’invite plus et les apparences sont préservées.

Les différents villages se connaissent bien. À l’origine, toutes les caractéristiques de caractère et la provenance des karens sont inscrites sur les motifs des habits traditionnels. Ces motifs ou la manière dont les femmes portent la coiffe traditionnelle sont propres à chaque communauté villageoise, aussi chacun sait d’où vient son interlocuteur et à quel groupe il appartient.

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Relations entre les karens et les thaïs

Les relations entre les karens et les thaïs sont encore l’héritage de la politique nationaliste de Rama V au début du XXème siècle. Les karens sont encore considérés par la plupart des thaïs ou des chinois comme un peuple inférieur, et ce sentiment conditionne les relations qu’ils peuvent entretenir lors de leurs confrontations économiques ou administratives. Un thaï ou un chinois aura toujours le dernier mot.

Aujourd’hui, une distinction importante commence à se creuser entre les karens partis à la ville et ceux qui sont restés dans les villages de la montagne ou y sont revenus. Ces derniers sont plus attachés aux valeurs traditionnelles et éprouvent l’importance de les préserver d’une assimilation préjudiciable pour leur culture et leurs références identitaires.

Cependant, contrairement à leurs cousins birmans, les karens thaïlandais ne revendiquent pas de pouvoir politique, aussi aucune structure ne vient représenter administrativement l’ethnie que des organisations non gouvernementales, présentes le plus souvent dans les camps. Les relations sont rarement explicitement conflictuelles.

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Organisation sociale et politique 2/3


La vie politique dans les villages karens

Autrefois, le village était sous l’autorité absolue du conseil des anciens et d’un chef de village. Le collège des plus âgés de chaque famille se réunit, discute et prend ses décisions ensemble. En cas de désaccord, c’est l’avis de la majorité qui l’emporte, ou de celui qui a été choisi pour être le chef des anciens. Le conseil des anciens n’a pas le pouvoir exécutif, il revient au chef du village, élu par tous. Au sein du conseil des anciens siège en outre le chef religieux, qui a un rôle de conseiller.

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Aujourd’hui, il faut ajouter à ce gouvernement traditionnel un système de représentation politique du gouvernement thaï hérité de la politique de concentration du pouvoir des années 60. Il permet théoriquement aux karens d’être les électeurs de la vie politique de leur village : ils doivent élire un maire, ou “oboto”, et son conseil municipal. Les karens en âge de voter étant peu nombreux dans leurs villages, le maire est le plus souvent responsable de l’administration de plusieurs villages.

Les “obotos” se réunissent entre eux pour prendre les décisions concernant la vie des villages et allouer les budgets émanant du gouvernement central.

En particulier, ils sont responsables de la construction des infrastructures comme la construction de routes, l’installation de lignes électriques…

Le dernier fonctionnaire qui participe à la vie politique du village est le “nayo”. Il est nommé par le gouvernement pour le représenter : il est donc l’incarnation de l’autorité royale, et se charge du respect des lois et de la sécurité.

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