Un socle de croyances animistes et de traditions bouddhistes 2/2

 

Les logiques comportementales héritées du bouddhisme

Si peu de karens se sont convertis au bouddhisme, leur confrontation avec les thaïs a fortement influencé leur manière de penser ou de se comporter à l’aune du mode de vie de leurs voisins. Pour le bouddhiste, les dieux ne sont pas les plus importants. Ce qui compte davantage, c’est l’harmonie dans laquelle chacun vit, qui augmente à mesure que l’on se détache des sentiments ou des passions. Bouddha, par sa rencontre avec un mendiant, un malade et un vieillard, a découvert une voie qui mène au bonheur, c’est-à-dire à l’absence absolue de soucis ou de dépendances spirituelles, l’ataraxie. Par le jeûne, la méditation et le don, il apprend à se détacher de tout ce qui le retient loin des paradis de l’esprit sans attache. Le premier, il a atteint l’indépendance absolue de la contemplation parfaite. Dans ce paradigme, il faut apprendre à se détacher de toutes les passions violentes qui parsèment la vie d’un homme, et de toutes les matérialités qui le retiennent loin de l’abandon spirituel à la contemplation. Ce faisant, on augmente la force de son âme, son “karma”, qui conditionne la manière dont, à la mort, on intégrera un nouvel état.

De cette manière de comprendre la condition humaine, on peut mettre en relief deux points importants, qui sont présents dans les mentalités karens :

  1. L’importance de l’harmonie relationnelle. Il est hors de question de s’énerver : celui qui s’emporte peut mettre en danger l’harmonie qui existe au sein d’une famille ou d’une communauté, et provoquer des passions dommageables pour tous. Il est en outre déconsidéré en ce qu’il se révèle incapable de maîtriser les siennes propres : il “perd la face”. En cas de conflit, on préférera donc utiliser des intermédiaires pour, à tout prix, éviter les réglements de comptes frontaux. La préservation de l’harmonie au sein de la communauté et pour chacun avec soi est parfois jugée plus importante que la résolution des problèmes eux-mêmes.
  2. La notion de “karma”, ou de mérite dû exclusivement aux actes d’une vie antérieure, explique pour une part l’acceptation silencieuse de bien des choses incompréhensibles dans les modes de pensée occidentaux traditionnels. La corruption, par exemple, n’est pas choquante en ce que ceux qui possèdent les postes les plus élevés ont mérité le poste qu’ils occupent par les actes de leur vie antérieure. Il n’est pas sans raison qu’ils touchent une part des revenus qu’ils perçoivent : c’est la règle tacite des réincarnations qui a décidé pour eux.

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Un socle de croyances animistes et de traditions bouddhistes 1/2

La grande majorité des karens de Thaïlande est de religion animiste, c’est-à-dire que les populations croient et rendent un culte aux esprits. Le mode de pensée karen est d’autre part fortement teinté du terreau culturel bouddhiste des thaïs et de logiques comportementales propres à l’Asie. Ces deux aspects, comme l’évolution historique du peuple ou les habitudes de son mode de vie, permettent d’expliquer quelques-uns des traits de caractère caractéristiques de l’ethnie.

L’animisme

La religion animiste est la plus répandue parmi les karens de Thaïlande : un peu plus de 80% des karens le sont. Ils rendent un culte aux esprits en mettant à leur disposition des petites maisons où ils disposent des cadeaux ou de la nourriture aux lieux où ils situent les esprits, le plus souvent une source, une grotte, un vieil arbre… Les esprits peuvent présider au mouvement d’une rivière, s’incarner sous la forme d’oiseaux, résonner au dedans d’un éléphant ou déchaîner les pluies. Ils participent de tout ce que l’homme ne peut expliquer et, d’une autre nature, ils interviennent dans des lieux et des phénomènes interdits à la présence ou à la raison humaine. La nuit, par exemple, où l’homme ne peut voir, est supposée contenir la vie cachée de ces êtres de mystère. Dans la religion animiste, il n’existe pas de puissance unique disposant d’un pouvoir de coercition sur le collège des esprits, ou du moins cette puissance est voilée et n’exerce pas le pouvoir qui est le sien.

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Si l’idée d’un espace premier contenant des êtres supérieurs aux esprits, auxquels ces derniers devraient obéir existe dans les pensées animistes, cette réalité est indifférente aux hommes et ne participe pas à la vie religieuse. Partant, chaque esprit a un pouvoir propre, par nature intrinsèquement limité, bien qu’il doive lui-même se soumettre aux êtres supérieurs évoqués ci-dessus. Leur sagesse n’est pas absolue. Il est donc envisageable que lesdites puissances se trompent, ou se confrontent à d’autres plus puissantes qu’elles. Leur sphère d’action n’étant pas totale, elles se confrontent toujours à une autre qu’elles-mêmes, et évoluent dans un univers complexe où, si elles disposent du pouvoir de soumettre la nature que n’ont pas les hommes, elles doivent le partager entre elles au gré de leurs relations et de leurs charismes propres. Dans ce contexte, l’homme a la capacité de gagner l’amitié de certains des esprits pour s’opposer à d’autres.

En rendant des sacrifices ou en effectuant des actions qui plaisent aux esprits, il peut se concilier leur faveur pour acquérir leur protection ou gagner par leur alliance les pouvoirs qu’ils détiennent. En ce sens, le sorcier d’un village joue un rôle prépondérant : il connaît les esprits et est capable d’entrer en communication avec eux. Il se fait ainsi l’interprête de la communauté pour intercéder auprès des puissances qui régissent les récoltes, maîtrisent les dangers de la jungle… Il est nécessaire de se concilier les esprits, sans quoi ceux-ci s’acharneront à rendre la vie des producteurs difficile en provoquant catastrophes naturelles ou épidémies. C’est l’esprit qui a le pouvoir sur les fourmis et qui décide que ces dernières iront dévaster une rizière. C’est un esprit qui placera un serpent sur la route de celui contre qui il a un grief. Ce sont des esprits qui meuvent les nuages et décident de la pluie qui viendra féconder les semences… Ils ont pouvoir sur toutes les choses de la nature, aussi leur est-on particulièrement soumis. La soumission absolue aux esprits, pour les animistes, comporte une part de fatalisme. Si c’est un esprit qui a décidé que ma rizière serait ravagée par les fourmis, est-il vraiment nécessaire que je me batte contre elles ? Est-ce que je ne risque pas davantage d’attiser son courroux en m’opposant à ce qu’il a décidé pour moi et pour ma production ? Pratiquement, les cérémonies religieuses consistent en des sacrifices d’animaux au cours desquelles l’ensemble d’une famille ou d’une communauté est réunie autour d’un repas. Les esprits y sont supposés prendre leur part avec les hommes.

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Le repas est organisé en cercle, pour célébrer le noyau protecteur que constitue la communauté et l’ensemble de ses liens face à l’hostilité du monde extérieur. On peut aussi lire le présent dans les oracles, qui décident si les problèmes que rencontrent les uns ou les autres sont résolus. À la mort, le corps d’un homme libère son esprit. Celui-ci peut théoriquement participer à l’existence de ces êtres à qui l’on rend des cultes, et intervenir dans la vie du village ou concilier les autres puissances auxquelles on n’a pas accès vivant. Outre le respect dû à la sagesse et à l’expérience accumulée par les plus anciens, il n’est donc pas inutile de se concilier leur respect et de gagner leur amitié. Cela peut expliquer une part de la soumission aux plus âgés au sein d’une communauté. Il n’existe pas d’organisation de la vie religieuse qui dépasse le cadre d’un village, et encore les choses se cantonnent-elles le plus souvent à la dimension d’une famille.

L’ensemble des croyances est en revanche organisé selon les poèmes d’une longue tradition orale, qui n’a aujourd’hui fait l’objet d’aucune étude. La difficulté réside en ce que tout ce qui concerne la vie religieuse ou affective est exprimé grâce aux mots d’une langue dédiée, poétique et imagée. Ce sont les mots que l’on utilise pour décrire la vie des esprits ou entrer en communication avec eux ; et ce sont les mots que l’on dit quand on parle d’amour, de naissance ou de mort. Il existe traditionnellement des fêtes réunissant plusieurs villages à l’occasion desquelles on organise des joutes oratoires. Semblables compétitions peuvent en outre être l’occasion d’éprouver les capacités et le connaissance des esprits de ceux qui briguent les postes exécutifs d’une communauté.

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La communauté des tisseuses

Les femmes se réunissent pour tisser ensemble. Au sein d’une famille, la mère tisse avec sa fille et les filles de ses filles ; ou les femmes d’une même génération se réunissent entre elles pour confectionner les habits traditionnels. C’est une occasion pour parler de la vie de leurs familles et échanger sur les uns et les autres. C’est un lieu privilégié de la propagation de l’information au sein d’un village.

Il est traditionnellement rare que les textiles tissés soient commercialisés : le plus souvent, ils servent à habiller les membres de la famille, ou sont donnés pour des mariages ou des fêtes. On remercie l’hôte en lui offrant un sac, on apporte une chemise ou un sac lorsque l’on est invité… Les dispositifs permettant de valoriser le surplus du travail des tisseuses et de générer pour les foyers une source de revenus supplémentaire seront présentés dans de futurs articles. Les principaux projets de Terres Karens sont orientés dans ce sens. Pour plus de renseignement, n’hésitez pas à consulter notre site internet www.terres-karens.org

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Les techniques du tissage traditionnel

Les vêtements traditionnels sont tissés grâce à un dispositif complexe fondé sur des tiges de bois entremêlées à une trame de fils accrochés à une barrière. La tisseuse passe derrière sa taille une sangle qui permet de tendre le dispositif sous son poids. La trame repose entre la dernière des tiges et la barrière, et l’art du tissage consiste à disposer entre les fils de cette trame d’autres fils réalisant le corps du vêtement et les motifs. Pour les motifs les plus complexes, il arrive que les tisseuses aient à entrecroiser plus d’une douzaine de tiges. Pour réaliser un vêtement, il faut de très nombreuses heures de travail, et la précision de la réalisation des motifs demande une grande concentration.

Traditionnellement, le fil était réalisé à partir de plantes de la jungle séchées et tressées à la main. Puis, s’est installé la culture du coton que les femmes plantent à proximité des rizières. Une fois filé, le coton est teinté. Les couleurs sont obtenues par adduction de mélanges terreux, de solutions réalisées à base de minerais concassés ou de sucs végétaux.

Aujourd’hui, les tisserandes se procurent le fil en ville. La coopérative de tisserande fait aussi office de magasin de fil. En achetant le fil en gros, et en le revendant au détail, le prix de revient est alors 2 fois et demi moins important.

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